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Les invertébrés continentaux des laisses de mer : l’exemple du littoral de la Côte des isles dans la Manche

Etat du milieu marin et littoral, Etat biologique

Rédacteur : Claire Mouquet, Gretia, antenne de Basse-Normandie

En 2002, le Syndicat Mixte Côtes des Isles, au travers d’un partenariat avec le Ministère de l’écologie et du développement durable, de l’Agence de l’eau Seine-Normandie et du Conseil Général de la Manche, a demandé au CPIE du Cotentin de réaliser une étude globale visant à concilier la collecte des macro-déchets littoraux avec la préservation des habitats naturels et des espèces associées. Ce dernier a confié le volet « invertébrés» au Groupe d’études des invertébrés armoricains (Gretia) et à l’association Le Fayard.

Une synthèse bibliographique a été réalisée (Mouquet & Chevrier, 2003) et des prospections de terrain mises en place durant la saison 2003 (Mouquet et al, 2003). Cet article est la synthèse de ces deux phases et s’est notamment basé sur les travaux suivants : Bergerard, 1989a, 1989b ; Caussanel, 1965, 1970 ; Chevin, 1966, 1998 ; Estève, 1980.

Objet d'étude et méthodes utilisées

Définition : 
On considère comme laisses de mer les différents matériaux qui sont déposés par les marées sur la plage : algues, bois échoués, déchets anthropiques (plastiques, cordages …) et cadavres. Cet écosystème possède plusieurs caractéristiques propres : 
- c’est un milieu transitoire accueillant à la fois une faune marine et continentale,
- il est dépendant des apports organiques provenant pour la plupart de l’océan, d’où sa fragilité vis-à-vis des opérations de nettoyage réduisant ou supprimant cet apport (Dauphin, Duverger & Laguerre, 1995),
- c’est un habitat linéaire, «un étroit ruban de plusieurs milliers de kilomètres de long mais de quelques décimètres de large seulement» (Debout & Spiroux, 2000).

© C. Mouquet : laisse d'une plage du Calvados
© C. Mouquet : laisse d'une plage du Calvados

Un milieu extrême : 
La plage sur laquelle se situent ces laisses de mer constitue pour les invertébrés un habitat aux conditions de vie contraignantes. Les variations importantes et brusques de la température associées à la dessication rapide en surface du substrat, amène Caussanel (1970) à comparer les conditions de cet habitat à celles de milieux semi-désertiques. Le vent y est régulier et parfois violent. Enfin, les immersions sont régulières et, associées aux embruns, entrainent une forte salinité du milieu. 

Seuls les invertébrés ayant développé des adaptations particulières, morphologiques, physiologiques ou comportementales, se sont maintenus dans ce milieu hostile : dépigmentation des téguments leur donnant une couleur sable (homochromie), modification des pattes de type "marcheuses" en type "fouisseuses" permettant un meilleur déplacement à la surface du sable et la possibilité de s’enfouir notamment lors des périodes les plus chaudes de la journée, activité nocturne liée aux températures plus clémentes régnant la nuit sur la plage, un déplacement par sauts pour certains Diptères, leur évitant d’être déportés par le vent, un cycle de reproduction court, calqué sur celui des marées…
 
Définition du périmètre d’étude : 
Le secteur d’étude concerné correspond au territoire des communautés de communes de Portbail et de Barneville-Carteret et s’étend sur une frange littorale de 20 km sur la côte ouest du Cotentin. Il est répertorié en tant que Site d’Intérêt Communautaire au titre du réseau Natura 2000, à 75 % environ de la Zone du « Littoral Ouest du Cotentin ». Il est couvert par des Zones Naturelles d’Intérêt Ecologique, Faunistique et Floristique (ZNIEFF), six ZNIEFF de type 1 et trois ZNIEFF de type 2. Deux stations ont été choisies pour leur accumulation importante de laisses de mer, sur les communes des Moitiers d’Allones et de Saint-Lô d’Ourville. 

Seul l’estran sableux est pris en compte dans ce travail. Le haut de plage végétalisé en est exclu. 

L’analyse bibliographique nous amène à distinguer trois types de laisses : 
- les laisses fraîches, souvent du jour, sont gorgées d’eau salée : elles accueillent des Talitres et occasionnellement quelques espèces accidentelles emportées par le vent sur la plage. Elles ne constituent pas, du fait de leur état de décomposition peu avancé, de leur taux de salinité élevé et de leur fugacité, un micro-milieu accueillant pour la faune invertébrée continentale.
- les laisses dites «semi-décomposées» sont plus anciennes et plus hautes sur la plage. Elles ont été déposées à l’occasion des grandes marées mensuelles. Leur surface sèche, leur base fortement mêlée de sable et leur centre composée de matières en décomposition font penser évidemment penser aux bouses de vaches, favorables aux coprophages. 
- les laisses «enfouies» sont les plus anciennes et les plus hautes sur l’estran, datant des grandes marées d’équinoxe. Elles forment des «moutonnements» sur le haut de plage et sont fortement mêlées de sable.

Ce sont ces deux derniers types de laisses qui ont été étudiées ici. 
Tous les invertébrés continentaux susceptibles d’être trouvés dans les milieux concernés ont été visés par ce travail. Les invertébrés marins, telles les Talitres (ou Puces de mer) ont été exclus de l’inventaire qualitatif mais ont été inclus à l’analyse semi-quantitative. Du fait de la difficulté d’identification de certains groupes (mouches par exemple), la totalité des collectes n’a pu être déterminée. 

Un protocole d’étude nécessairement adapté : 
Du fait des adaptations des invertébrés des plages (espèces fouisseuses, mimétiques…), un protocole de collecte adapté est nécessaire Dans ce travail, trois méthodes complémentaires ont donc été appliquées sur chacune des deux types de laisses préalablement définies : 
- un carré de 50x50 cm d’algues et de sable sur une épaisseur approximative de 10 cm est prélevé et tamisé sur place, au travers de tamis de plusieurs mailles (de 1 cm pour retenir les gros éléments à 0,20 cm),
- la «chasse à vue au sol» consiste à collecter, à la main ou à l’aide d’un aspirateur à bouche, les espèces présentes au sol, courant sur le sable nu ou présentes sous les petits cadavres d’animaux, les bois échoués et les déchets anthropiques,
- la chasse à vue dite «au vol» consiste à collecter, à l’aide d’un filet à papillon et d’un aspirateur à bouche, les espèces volant au dessus des laisses : mouches, Hyménoptères, staphylins…

Selon les différents auteurs, la période qui semble être la plus favorable à l’observation des adultes s’étend de mai à septembre. Aussi, afin de respecter le calendrier administratif de l’étude, ce protocole a été mis en place en septembre, avril, mai (uniquement chasse à vue) et juin, les dates ayant été adaptées aux coefficients de marée. 

© C. Mouquet : laisse en décomposition
© C. Mouquet : laisse en décomposition
© C. Mouquet : Staphylin, Cafius Xantholoma
© C. Mouquet : Staphylin, Cafius Xantholoma