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Les écosystèmes marins des domaines bathyal et abyssal de nos côtes

Etat du milieu marin et littoral, Etat biologique

Rédacteur : Ifremer, Fabri Marie-Claire, Baudrier Jérôme, Menot Lenaick, Van den Beld Inge

L'exploitation des poissons et autres composants de la diversité biologique dans les mers  profondes s'est généralisée mondialement depuis les 20 dernières années. Or les ressources biologiques ciblées et exploitées par la pêche profonde en haute mer possèdent des caractéristiques biologiques qui les rendent plus fragiles que les espèces qui vivent moins profondément (maturité tardive, croissance lente, espérance de vie longue, faible taux de mortalité naturelle, possibilité de ne pas frayer chaque année). Cette pêche profonde a par ailleurs des conséquences néfastes non encore quantifiées sur les communautés animales non ciblées par la pêche à cause des prises involontaires ou de l'impact des engins de pêche sur les grands fonds. Les habitats des milieux bathyaux et abyssaux doivent donc faire l’objet d’une attention particulière, rendue compliquée par la difficulté d’explorer ces milieux lointains.

Contexte

Les premières études de l'océan profond ont été initiées par le prince Albert Ier de Monaco, entre 1884 et 1914. Il a réalisé une série de 28 campagnes de chalutage et de dragage, à la fois en Atlantique et en Méditerranée, ce qui a donné lieu à l'édition de 110 fascicules de descriptions d'espèces profondes (« Résultats des campagnes scientifiques accomplies sur son yacht par Albert Ier prince souverain de Monaco ») parus entre 1889 et 1950.

Le Golfe de Gascogne a fait l’objet de prospection (restreinte à des opérations de chalutage / dragage) pour l’étude des espèces profondes dont une première synthèse a été rédigée par Le Danois en 1948. De nouvelles campagnes ont été réalisées dans les années 1970, concentrées pour l’essentiel sur une radiale au nord du golfe, par des fonds supérieurs à 2000 m de profondeur sur ou à proximité de la terrasse de Meriadzeck, dont les principaux résultats ont été rassemblés dans l’ouvrage coordonné par Lucien Laubier et Claude Monniot en 1985.

En Méditerranée, un manuel sur les peuplements benthiques a été édité par Jean-Marie Peres et Jacques Picard en 1964. Dans les années 1950-1960, la Troika (appareil photo tracté) et les soucoupes plongeantes de Jacques-Yves Cousteau ont contribué aux premières observations directes des fonds. Cela a donné lieu à la reconnaissance faunistique de certaines espèces avec la faible qualité d'image de l'époque. Quelques campagnes d’écologie générale en Méditerranée dans la deuxième moitié du 20ème siècle ont produit de l’information éparse. Entre les années 1970 et 2008, on observe une période pendant laquelle les communautés faunistiques du domaine profond méditerranéen français n'ont pas fait l'objet d'études scientifiques. Plus récemment, l’attention a été portée au sein des conventions internationales et des directives européenne sur les espèces rares, sensibles, fonctionnellement importantes, menacées ou en déclin, constitutives de ces habitats.

Champ géographique

Ensemble du littoral métropolitain, découpé en 4 sous-régions marines selon la DCSMM (Directive Cadre Stratégie pour le Milieu Marin). Le domaine profond ne concerne que les mers celtiques, le golfe de Gascogne et la Méditerranée occidentale (cartes ci-dessous).

Sous-régions golfe de Gascogne – mers Celtiques et  sous-régions Méditerranée occidentale
Sous-régions golfe de Gascogne – mers Celtiques et sous-régions Méditerranée occidentale

Présentation des différentes communautés animales des océans profonds

Sur les fonds meubles des océans
D'une manière générale, la quantité de matière organique alimentant les profondeurs sous-marines est faible. Sur et dans les vases vivent différentes catégories de faune que l’on classe par taille. Plus les organismes sont petits, plus ils sont nombreux pour une même surface et plus la diversité est importante.

En Méditerranée, sur les fonds de vases bathyales, on trouve les faciès à gorgones Isidella elongata et les faciès à pennatulaires Funiculina quadrangularis qui abritent d'importantes espèces commerciales (crevettes et langoustines) cibles de pêcheries de plus en plus profondes. D'autres faciès existent comme celui des vases à éponges Thenea muricata ou Pheronema carpenteri ou à gastéropodes Aporrhais serresianus ou encore à oursins Brissopsis lyrifera, de même que les biocénoses à brachiopodes Gryphus vitreus décrites par le passé sur les fonds détritiques.

Gorgone Isidella elongata accompagnée d'une langoustine (Nephrops norvegicus)
Gorgone Isidella elongata accompagnée d'une langoustine (Nephrops norvegicus)
Pennatulaire Funiculina quadrangularis. Medseacan © Aamp
Pennatulaire Funiculina quadrangularis. Medseacan © Aamp
Faciès des vases sableuses à Thenea muricata (Demosponges). Medseacan © Aamp
Faciès des vases sableuses à Thenea muricata (Demosponges). Medseacan © Aamp
Biocénoses à brachiopodes Gryphus vitreus. Medseacan © Aamp
Biocénoses à brachiopodes Gryphus vitreus. Medseacan © Aamp

En Atlantique, sur les fonds de vases bathyales on trouve des jardins de coraux, des faciès composés de gorgones (Acanella arbuscula et Lepidisis sp.) et d'éponges (Hyalonema spp.). On trouve aussi trois faciès à pennatulaires (Distichoptilum gracile, Kophobelemnon macrospinosum et Funiculina quadrangularis, ainsi que les agrégats d'éponges (Pheronema carpenteri) associées aux échinodermes (Benthogone sp. et Brisingella sp.), les faciès à cérianthes, les faciès à grand protozoaires (Xenophyophores) et les coraux solitaires libres (Fungiacyathus marenzelle, Caryophyllia ambrosia, Caryophyllia cornuformis ou Flabellum alabastrum).

Jardin de coraux dégradé par le passage d'un chalut. Bobeco 2011 © Ifremer
Jardin de coraux dégradé par le passage d'un chalut. Bobeco 2011 © Ifremer
Faciès de gorgonnes (Acanella arbuscula et Lepidisis sp.). VITAL 2002 © Ifremer
Faciès de gorgonnes (Acanella arbuscula et Lepidisis sp.). VITAL 2002 © Ifremer
Agrégats d'éponges (Pheronema carpenteri). Bobeco 2011 © Ifremer
Agrégats d'éponges (Pheronema carpenteri). Bobeco 2011 © Ifremer
Faciès à pennatulaires (Distichoptilum gracile). © Ifremer
Faciès à pennatulaires (Distichoptilum gracile). © Ifremer

Sur les fonds durs des océans
Les roches sont constituées de roches isolées dans la vase, de blocs, ou de falaises. Ces roches présentent une couverture faunistique qui diminue avec la profondeur. Hormis les communautés de coraux blancs profonds, les communautés des roches bathyales ont rarement fait l’objet d’études approfondies. Des observations par vidéo sont effectuées depuis que les submersibles sont accessibles aux scientifiques.

En Méditerranée, on trouve les massifs de coraux blancs (Lophelia pertusa et Madrepora oculata), le corail rouge (Corallium rubrum), la langouste rouge (Palinurus elephas), les antipathaires (Antipathes sp. plur.), les coraux solitaires (Desmophyllum dianthus, Caryophyllia sp.) et le corail jaune (Dendrophyllia cornigera) mais aussi des gorgones (Acanthogorgia sp., Callogorgia verticillata et Viminella flagellum), ainsi que des huitres géantes subfossiles (Neopycnodonte zibrowii) et des huitres plus petites (Neopycnodonte cochlear).

Antipathaire (Antipathella subpinnata). Medseacan © Aamp
Antipathaire (Antipathella subpinnata). Medseacan © Aamp
Corail rouge (Corallium rubrum). Medseacan © Aamp
Corail rouge (Corallium rubrum). Medseacan © Aamp
Corail blanc (Lophelia pertusa et Madrepora oculata). Medseacan © Aamp
Corail blanc (Lophelia pertusa et Madrepora oculata). Medseacan © Aamp
Gorgone (Callogorgia verticillata). Medseacan © Aamp
Gorgone (Callogorgia verticillata). Medseacan © Aamp

En Atlantique, on trouve les massifs de coraux (Lophelia pertusa et Madrepora oculata), les coraux jaunes (Dendrophyllia cornigera, Eguchipsammia cornucopia), les colonies de coraux (Enallopsammia rostrata et Solenosmilia variabilis), les coraux solitaires (Desmophyllum dianthus, Javania cailleti et Vaughanella concinna), les jardins de coraux de substrats durs avec une dominance de gorgones (Isidella elongata ou Lepidisis sp.) et de corail noir (Bathypathes sp., Leiopathes sp., Parantipathes sp., Stichopathes sp. et Trissopathes sp.), les gorgones (Chrysogorgia spp., Acanthogorgia spp., Placogorgia spp., Lepidisis spp.) et les éponges ainsi que les bancs d'huitres géantes subfossiles (Neopycnodonte zibrowii) et des huitres plus petites (Neopycnodonte cochlear).

Massifs de corail (Lophelia pertusa et Madrepora oculata). Bobeco 2011 © Ifremer
Massifs de corail (Lophelia pertusa et Madrepora oculata). Bobeco 2011 © Ifremer
Gorgones Isidella elongata sur substrat dur. CYMOR2 © Ifremer
Gorgones Isidella elongata sur substrat dur. CYMOR2 © Ifremer
Eponges sur substrats durs. Bobeco 2011 © Ifremer
Eponges sur substrats durs. Bobeco 2011 © Ifremer
Bancs d'huitres géantes subfossiles (Neopycnodonte zibrowii). Bobeco 2011 © Ifremer
Bancs d'huitres géantes subfossiles (Neopycnodonte zibrowii). Bobeco 2011 © Ifremer

Les différentes menaces qui pèsent sur ces écosystèmes

En Atlantique, la menace principale est la pêche profonde par chalutage. En effet les ressources disponibles sur le plateau continental ayant tendance à diminuer, le secteur de la pêche cible maintenant les ressources profondes. Ainsi de nouvelles espèces de poissons sont consommées depuis les années 1990 telles que la lingue bleue, le sabre noir, l'empereur et le grenadier. Cependant la pêche de ces espèces entraine des dégâts dramatiques sur les fonds océaniques et sur toutes les espèces qui vivent dans ces milieux. Les massifs de coraux d'eau froide sont particulièrement vulnérables car ce sont des espèces ingénieures qui grâce à leur structure en 3 dimensions ont une fonctionnalité multiple au sein de l'écosystème : ce sont des lieux de rassemblement pour beaucoup d'espèces (y compris commerciales) du fait de leur rôle d'abri, de lieu de nutrition et de reproduction. Ces massifs de coraux sont ciblés par le chalutage qui les réduit en débris, détruisant ainsi leur structure tridimensionnelle (il est à noter que les espèces de poissons profonds ont des traits de vie qui les rendent extrêmement vulnérables à la pêche : croissance lente, longévité extrême, reproduction tardive). En Méditerranée, la pêche a été limitée à 1000 m de profondeur, cependant la pêche à la crevette et à la langoustine qui se déroule sur des fonds jusqu'à 600 m de profondeur pose aussi un problème d'abrasion des fonds, détruisant les champs de gorgones dans lesquelles vivent ces crustacés. Le problème de l'envasement existe aussi, notamment près des grandes villes et des grands ports. Les rejets industriels sont la cause d'une charge en particule néfaste pour les espèces filtreuses qui se nourrissent de matière en suspension.

Les protections existantes en termes de règlementation

Protection des espèces :
La convention de Barcelone (1976, amendée en 1995) pour la protection du milieu marin et du littoral de la Méditerranée et la convention internationale de Washington (CITES, 1973 amendée en 1979) sur le commerce international des espèces menacées d'extinction protègent certaines espèces du domaine côtier, parmi celles-ci seulement 4 espèces ou groupes d'espèces ont été observés dans la zone bathyale (corail rouge, langouste rouge, antipathaires (corail noir), scléractinaires (dont le corail blanc).

Protection des écosystèmes :
Plus récemment différentes instances intergouvernementales ont éditées des mesures de protection non plus pour les espèces mais pour les écosystèmes dans leur ensemble. En 1992, la commission OSPAR (Oslo-Paris) a reconnu différents habitats (Récifs à Lophelia pertusa, Jardins de coraux, Vases à pennatulacées et macrofaune fouisseuse, Agrégats d’éponges) comme étant menacés ou en déclins en Atlantique, et la directive "Habitat" (92/43/EEC) a imposé la mise en place de mesures de protection des habitats et des espèces listées. En 2007 l'ONU (résolution 61/105) a défini les massifs de coraux d'eau froide (Lophelia pertusa et Madrepora oculata) comme étant des écosystèmes à protéger des pratiques de pêches destructrices, au même titre que les sources hydrothermales et les monts sous-marins. En 2008, le CIEM (Conseil International pour l'Exploration de la Mer) et la Commission Européenne (CE 734/2008) ont recommandé la cartographie puis la fermeture de l'ensemble des zones européennes de coraux profonds au chalutage. En 2009, la FAO (Food and Agricultural Organisation) a produit un guide international pour la gestion de la pêche profonde en haute mer et a édité une liste de caractéristiques pour l'identification des Ecosystèmes Marins Vulnérables (VME), et la GFCM (Commission Générale des Pêches pour la Méditerranée) a édité une liste de critères pour l'identification des habitats sensibles et pertinents pour la gestion des espèces prioritaires en Méditerranée.

Analyse de l’état de santé de ces habitats fragiles

L'analyse sur l'état de santé de ces habitats n’est pas encore réalisée car les données récentes sont difficilement comparables avec les données historiques tandis que les données sur les pressions n'existent pas ou ne sont pas toujours disponibles. Des zones de débris de coraux ont par exemple été recensées mais l'évolution temporelle des habitats et la cartographie des pressions n'ont pu être effectuées. Ces analyses permettraient de conclure formellement sur l’origine naturelle ou anthropique de ces débris. Actuellement les protections sont générales et il n'y a pas de mesure de protection spécifique visant à préserver ces habitats. Un processus de désignation de zones Natura 2000 pour l'habitat récif en mer est en cours, en Atlantique comme en Méditerranée, mais n'a pas encore abouti.